FANTÔMES Z' ET AUTRES ROMANS...

FANTÔMES Z' ET AUTRES ROMANS...

Troisième extrait de "La dernière chance",

 Mise en contexte:

 L'extrait qui suit fait suite à ceux que vous venez de lire mais constitue un retour en arrière pour le héros de notre histoire, sa jeunesse va déterminer ce qu'il deviendra par la suite, c'est à dire un hors la loi... 

                                   Bonne lecture...

 

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1973. Mon toubib de père est une fois de plus fâché contre moi. Il faut dire que c'est la troisième fois ce mois-ci qu'il vient me chercher au poste de police. Et c'est reparti pour la morale! Une fois de plus.

     -  Peux-tu m'expliquer ce qui te passe par la tête? Depuis deux ans, tu deviens… non! Tu ES impossible. Encore heureux que ce soit ici, dans le seizième[1], et non ailleurs que cela arrive car alors je ne pourrais rien faire pour toi ! 

     Je vois bien que cette fois-ci, il est fâché. Reconnaissons-le, il en a le droit! Parce que ma jeunesse dorée n'est pas exempte de subtilités telles que foutre le feu aux poubelles ou mettre de la colle dans les trous de serrures.  Je dois dire que je suis bien incapable de lui expliquer pourquoi je fais ça. On dirait que c'est plus fort que moi. C'est plutôt un brave homme, mais bon, il n'est pas beaucoup là, donc je m'occupe comme je peux! J'ai envie de jouer les durs et comme les copains ne sont pas tous, de loin s'en faut, des petits saints, il faut bien que je démontre ma supériorité! À treize ans, tirer les sonnettes ou piquer le balai du concierge, c'est plus très drôle.

     -  Il va falloir que je sévisse ! Pour commencer, fini les sorties du soir. Quant à la télévision, bernique ! 

     Oh, il devient vulgaire ! Là, il est vraiment TRÈS fâché ! Je crois bien que c'est la première fois que je l'entends prononcer un gros mot.  Le pire, c'est que cela me fait rigoler, parce que j'en ai rien à foutre de sa morale. Mets-la toi quelque part avec ton mouchoir par dessus. De toute façon, je sortirai quand je voudrai, pensais-je en moi-même.

     - Encore une incartade et je te mets en pension chez les Jésuites ! 

     Ouf, la vache ! ça devient sérieux et venant de lui, je sais que c'est pas une blague.

     -  Rien à foutre ! 

      Aie ! J'aurais dû la fermer…

     La grosse berline dans laquelle nous sommes s'arrête brutalement. Assez pour que je me retrouve empilé sous le tableau de bord. Je me relève la tête en me frottant le front et je me retrouve nez à nez avec mon Vieux, rouge comme une pivoine. Hé, décoince, tu vas nous péter une crise d'apoplexie ! Il m'alpague[2] par le col et sans prêter attention au concert de klaxons que sa manœuvre a déclenché, commence à m'engueuler comme jamais.

     - J'ai de bonnes nouvelles pour toi, et tu viens de me confirmer, de par ton langage ordurier, que j'ai raison ! Pour une fois, ta mère est d'accord ! Tu finis ton année et, dès septembre, tu te retrouves en pension. Tu as eu ta mère, et moi par la même occasion, à l'usure ! Cette fois-ci, c'est une fois de trop. Cet été, tu vas chez mon père, il va savoir te mater ! Avec lui, au moins, tu vas être sous surveillance !  

     Il me repousse brutalement sur le siège et redémarre en faisant hurler les pneus. Je ne moufle plus, il vient de me dompter. Parce que je sais très bien que le grand-père rigole pas, et puis lui, il hésite pas à sortir la ceinture et ça. J'aime pas du tout du tout !                       

  En arrivant, je croise ma mère au pied de l'escalier. Je vois de la tristesse dans ses yeux. Mon père me houspille en me poussant dans le dos.

     - Fous le camp dans ta chambre. Je ne veux ni te voir ni t'entendre ! Je vais finir par croire que les punitions physiques sont bonnes pour l'éducation ! 

     C'est la deuxième fois, ce soir, qu'il jure et si j'ai toujours cru que je savais jusqu'où aller trop loin, ben ce soir, je sais que je ne savais pas ! Foutue surprise. Et maman qui ne me défend plus… au secours ! M'est avis que j'ai drôlement intérêt à me tenir à carreau.

     Ce que je fais durant la semaine suivante, la dernière avant les grandes vacances, espérant faire fléchir mon père. Je dois dire que j'en ai été pour mes frais, mais cela, je ne l'ai compris que quand j'ai vu maman faire ma valise. 

     Le voyage vers la Normandie, où habite l'ancêtre, se fit dans un silence lugubre que je tentais à plusieurs reprises d'interrompre, sans succès.  Je n'aime pas grand-père, et je crois qu'il me le rend bien ! Quoiqu'à mon avis, il n'aime personne à part lui-même et son Whisky de trente ans d'âge, alcool hors de prix dont il abuse largement dès qu'il pense qu'on ne le voit pas. Tout le monde, au manoir, le craint, y compris ma grand-mère, et s'arrange pour ne jamais se trouver sur son chemin. Tous savent fort bien qu'il a toujours une petite vacherie, une remontrance à faire ou un ordre à donner. Il a besoin d'asseoir son autorité et je crois bien qu'il a surtout peur qu'on ne le croit pas à la hauteur ! Je n'oserais sûrement pas lui en parler à moins d'être un peu masochiste.

   Les gens de maison racontent que Monsieur Le Comte (eh oui, je suis de bonnes descendances !!) vivant sous la férule de sa mère, donc mon arrière-grand-mère, férule au demeurant féroce, et dont le niveau de tolérance aux autres devait avoisiner le zéro absolu… aurait hérité de son caractère en l'agrémentant toutefois d'une délicate touche de cruauté gratuite.

     Quand celle-ci décéda vers 1960, quelques mois avant ma naissance, à la suite, semble-t-il, d'un accident de chasse que d'aucuns qualifièrent plus tard de démonstration d'amour filial. Mon vénéré (hum !) grand-père, Oscar de son prénom, dut prendre en main les affaires familiales consistant en une douzaine de restaurants, hôtels et autres lieux de plaisir. Cela l'éloigna encore plus si c'est possible de mon père et des trois frères et sœurs de celui-ci. Je ne crois pas vraiment que ceux-ci s'en plaignirent, car le mode d'éducation moyenâgeux dont ils avaient subi les affres les avait amenés à vivre le plus loin possible du magnifique manoir normand et de son cinglé de propriétaire.

    La seule expérience que j'avais du singulier bonhomme se bornait aux quelques deux jours annuellement passés et stoïquement supportés par la famille au moment des fêtes de Noël. J'avais déjà largement bénéficié des engueulades de Sa Majesté en ce sens qu'enfant turbulent, je ne respectais pas grand-chose ni grand monde.  Mes bouts de doigt s'en souvenaient très bien; quand il nous prenait, ma sœur, mon frère ou moi dans un coin où, bien que peut-être sage, nous semblions mijoter quelque chose, il ne se prenait pas les sabots dans les questions et, nous faisant aligner devant lui, nous faisait étendre les mains puis nous fouettait le bout des doigts du petit stick qu'il promenait en permanence sous son bras. Dieu merci, il en était de même pour tous les gamins et comme nous étions quinze cousins et cousines, notre tour ne revenait pas trop souvent! Qu'est-ce que j'ai pu haïr ces deux journées annuelles que je voyais chaque fois revenir avec toute la terreur d'un môme par ailleurs pas trop angélique ! Cela peut vous donner une idée de ce à quoi allait ressembler l'été de mes treize ans. Quoi qu'il en soit, je ne me doutais pas que j'étais très loin de la réalité.  

     Quand j'y pense, il se peut très bien que ces deux mois passés en aussi charmante compagnie aient joué un grand rôle dans mon choix de vie. Soit celui d'un révolté, d'un rebelle de la société ne croyant ni à Dieu ni à Diable, toujours prêt à faire les quatre cent coups, toujours les poings serrés dans les poches et n'attendant qu'une petite étincelle pour les en faire sortir et cogner dur.

    Je ne cherche aucune  excuse à ce que je suis devenu, ce n'est pas mon but. Je ne fais que résumer ma vie et ce que les évènements passés ont fait jaillir en moi.   Ce ne sont que des faits purs et durs.

     Mon père me largua pratiquement sans s'arrêter. De toute évidence, je n'étais pas le seul à craindre Oscar. Refusant l'invitation à boire un verre en prétextant une quelconque obligation et s'enfuyant littéralement au bout de dix grosses minutes non sans avoir expliqué à son père mes toutes dernières frasques et ce qu'il attendait de lui.

     Sitôt la porte refermée, le Vieux m'envoya vider ma valise en m'ordonnant de le rejoindre dans la bibliothèque sitôt fait. Je redescendis quelques minutes plus tard, le cœur battant la chamade. Il m'attendait, pipe au bec, et me montrant une chaise, me fit signe de m'asseoir. Le discours qu'il me tint, quoiqu'ancien, est encore tout frais dans ma mémoire. 

     -  Tu vas ouvrir tout grand tes oreilles, bougre de gibier de potence ! Ton père t'a confié à moi pour t'apprendre à vivre. Il faut croire que ma façon de l'élever a dû avoir du bon puisqu'il me confie son rejeton. Alors première règle:  lever à six heures, au boulot à six heures trente jusqu'à dix-huit heures. Une heure d'arrêt le midi, tu mangeras à la cuisine avec les domestiques. Dix-huit heures trente : douche. Dix-neuf heures : repas dans la salle à manger avec ta grand-mère et moi-même. Dix-neuf heures une signifie punition !  Et crois bien que dans ce domaine, je ne manque pas d'idées, tu t'en apercevras bien assez vite, car je serais fort surpris que tu n'en subisses pas quelques-unes. Vingt heures:  dans mon bureau où nous nous efforcerons de t'inculquer les bonnes manières et ce à coups de pied au derrière si besoin.  Vu et compris ? 

     -  ou… oui… 

     Je balbutiai piteusement.

     -  oui qui ? 

      Autre balbutiement non moins confus.

     - gr… grand-père… 

     - Étends tes mains ! 

     La canne siffla et je me mis à danser sur place en me frottant les doigts.

     -  Monsieur ! Ici, c'est Monsieur, compris ? 

     -  ou… oui, Monsieur. 

     Je m'efforçai de ne pas pleurer.

     -  Pour le reste de la journée et jusqu'à dix-neuf heures, dans ta chambre et pas un bruit sinon gare ! 

     Je ne me fis pas prier et décampai promptement sous son regard sévère.

   Je passais l'après-midi assis sur le rebord de ma fenêtre du premier étage en laissant vagabonder mon esprit. Ce n'était pas juste. Le décor enchanteur ne correspondait pas à une maison de Barbe bleue, mais plutôt à un château de Belle au Bois Dormant. Les haies bien taillées, la fontaine reposante, les allées où aucune feuille, morte ou vive, n'en déparait la stricte rectitude, représentaient à mes yeux une retraite sûre et heureuse, un lieu ou se sentir joyeux, bien plus que la chambre de torture que j'allais découvrir les jours suivants.



[1] Quartier chic de Paris

[2] m'attrape



13/04/2010
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